Kessel

🧱 Le rideau de fer fait son retour au nord-est de l'Europe

Bienvenue à ce premier numéro de Borderline(s), la newsletter consacrée aux frontières d’hier et d’aujourd’hui. Toutes les deux semaines, je vous invite à explorer les divers enjeux liés aux frontières, et à découvrir le rôle qu’elles ont et continuent de jouer dans l’histoire et dans la culture.

Borderline(s)
5 min ⋅ 07/03/2023

Dans ce numéro, il sera question des frontières orientales de l'Europe, mais aussi de la Birmanie et de l'Afrique australe ; on parlera du Pale, une première enclave anglaise en Irlande, conquise au XIIe siècle ; et d'un classique de la littérature russe : L'Exploit de Vladimir Nabokov.

Bonne lecture à toutes et tous !

Des nouvelles de la frontière

Au sommaire de cette revue de presse, un mur en construction entre la Finlande et la Russie, une traque aux migrants à la frontière polonaise, un trafic d’êtres humains entre la Thaïlande et la Birmanie, et une frontière allégée entre le Botswana et la Namibie.

🇫🇮🇷🇺 La Finlande construit un mur entre elle et la Russie

Un nouveau rideau de fer, 34 ans après la chute du Mur de Berlin ? C’est cette comparaison qu’a choisi le Washington Post pour décrire la clôture haute de 3 mètres et longue de 200 km qui s’érige entre la Finlande et la Russie. L’histoire se répète, mais ne bégaie pas. Cette fois-ci, le mur est tourné vers l’est, pour prévenir un potentiel afflux de réfugiés russes fuyant la mobilisation partielle déclarée par Moscou en septembre dernier. Et la Finlande n’est pas la seule à renforcer sa frontière avec la Russie et son satellite biélorusse : les pays baltes et la Pologne s’y sont mis aussi. En tout, ce sont plus de 1 000 km de murs, clôtures et fil barbelé qui se dresseront bientôt entre l’Union Européenne (UE) et ses deux menaçants voisins orientaux.

– Lire l’article (accès libre, en anglais)

🇵🇱🇧🇾 La Pologne s’obstine à traquer les migrants en provenance de Biélorussie

En 2021, le régime de Minsk se lançait dans une « guerre hybride » contre l’UE, en représailles des sanctions économiques européennes visant Alexandre Loukachenko et ses partisans. Concrètement, des milliers de migrants étaient poussés par la Biélorussie vers la Pologne, dans le but de déstabiliser l’UE. Traqués sans relâche par les gardes-frontière, la police et l’armée polonaise, des centaines d’entre eux errent toujours dans la forêt de Bialowieza. C’est ce drame que relate Le Monde diplomatique, décrivant les drones de surveillance, les barbelés, les canons à eau employés par un froid glacial et les haut-parleurs qui hurlent nuit et jour aux migrants de tourner les talons. La Pologne sait pourtant se montrer hospitalière : depuis le début de l’invasion russe, il y a un an, elle a accueilli près d’un million et demi d’Ukrainiens.

– Lire l’article (réservé aux abonnés)

🇲🇲🇹🇭 Les cybercriminels birmans attirent leurs victimes en Thaïlande

Le coup d'État organisé par la junte militaire birmane en février 2021 a eu des conséquences tragiques pour la population locale, en particulier pour la minorité musulmane des Rohingyas. Mais le magazine birman The Irrawaddy rapporte que la déstabilisation du pays en a fait une zone de non-droit, avec de lourdes conséquences internationales. La ville de Shwe Kokko, surnommée la « Silicon Valley birmane », est devenue le repère de cybercriminels qui ont mis sur pied un réseau mafieux transfrontalier. En leur promettant des postes bien payés en Thaïlande, ils attirent des ressortissants étrangers – Philippins, Indiens, Indonésiens, etc. – qu’ils enlèvent et transportent de l’autre côté de la frontière. À Shwe Kokko, les victimes ont le choix : s’acquitter d’une forte rançon, ou se mettre au service de leurs ravisseurs pour les aider à trouver de nouvelles cibles et ainsi perpétuer le cycle des enlèvements.

– Lire l’article (accès libre, en anglais)

🇧🇼🇳🇦 Le Botswana et la Namibie ouvrent progressivement leur frontière commune

Le Botswana et la Namibie partagent une frontière de 1 500 km, ponctuée de seulement cinq postes-frontière. Ces deux pays d’Afrique australe – qui comptent parmi les plus stables et prospères du continent, rappelle le média étasunien VOA – aspirent à renforcer leurs échanges. Pour l’instant, ce rapprochement va prendre la forme d’une carte d’identité biométrique permettant aux citoyens des deux pays de traverser plus simplement la frontière. Ce faisant, le Botswana et la Namibie deviennent les deux premiers États de la région à renoncer à l’usage du passeport. Les germes d’un futur espace Schengen en Afrique australe ?

– Lire l’article (accès libre, en anglais)

Histoires de frontière

🏴󠁧󠁢󠁥󠁮󠁧󠁿⚔️🇮🇪 Le Pale : une première enclave anglaise en Irlande

Cette plaque commémorative posée par la ville de Ballymore Eustace marque la limite méridionale du Pale. CC/Hamish BainCette plaque commémorative posée par la ville de Ballymore Eustace marque la limite méridionale du Pale. CC/Hamish Bain

Depuis 1921, deux États se partagent l’Irlande : la République d’Irlande, qui représente la majorité de l’île, et l’Irlande du Nord, l’une des quatre nations constitutives du Royaume-Uni, reliquat d’une époque où l’Empire britannique dominait l’île tout entière. Si la présence britannique est aujourd’hui concentrée dans le nord-est de l’île, c’est plus au sud que la couronne britannique a mené sa première incursion en Irlande.

Le Pale (« An Pháil » en irlandais) est une bande de terre centrée autour de Dublin, l’actuelle capitale irlandaise. Conquise dans la seconde moitié du XIIe siècle par les Anglo-normands, elle est placée sous l’autorité royale des Plantagenêts (depuis l’invasion de Guillaume le Conquérant en 1066, l’Angleterre est gouvernée par cette dynastie normande qui s’anglicise avec le temps).

Si l'autorité de la couronne d'Angleterre s'étend théoriquement sur l'Irlande tout entière dès 1169, le Pale est la seule région réellement contrôlée par les Anglais. CC/Wyatt-Davies, Ernest Reuter John, A History of England, 1916.Si l'autorité de la couronne d'Angleterre s'étend théoriquement sur l'Irlande tout entière dès 1169, le Pale est la seule région réellement contrôlée par les Anglais. CC/Wyatt-Davies, Ernest Reuter John, A History of England, 1916.

C’est au XVe siècle que la région prend le nom de Pale. Affaiblis par la guerre de Cent Ans (1337-1453), puis par une longue guerre civile, la guerre des Roses (1455-1485), les Anglais renoncent – temporairement – à la conquête de l’Irlande. De base d’où les envahisseurs lancent leurs incursions, la région devient une enclave à défendre des raids irlandais. Les Anglais creusent donc de larges fossés et s’abritent derrière un mur qu’ils nomment « pale », une anglicisation du mot latin « palus », qui a donné notre « palissade ». Par métonymie, ce nom devient celui de l’enclave anglaise.

Tout au long de frontière, les Anglo-normands ont érigé une série de garnisons fortifiées. Cette ancienne tour de guet se dresse près de la commune de Athboy, dans le comté de Meath. CC/Mike SearleTout au long de frontière, les Anglo-normands ont érigé une série de garnisons fortifiées. Cette ancienne tour de guet se dresse près de la commune de Athboy, dans le comté de Meath. CC/Mike Searle

À l’abri de leurs murs, les Anglais tentent d’angliciser ce petit territoire… sans grand succès. Le « Statut de Kilkenny » (1366), une loi qui interdisait aux colons anglais de se marier avec les Irlandais, de parler leur langue ou de s’habiller comme eux, échoue à imposer la culture anglaise. Lorsqu’au XVIIe siècle la Grande-Bretagne renoue avec son projet de conquête et de colonisation de l’Irlande, elle se concentre sur le nord-est de l’île. Les habitants du Pale, restés catholiques tandis que leurs cousins britanniques se sont convertis à la religion anglicane, se sentent plus irlandais qu’anglais.

Frontières littéraires

L’Exploit, ou quand frontière rime avec défi

« Rentrer chez soi ». L’intrigue de L’Exploit, le cinquième roman de l’écrivain russo-américain Vladimir Nabokov, pourrait se résumer à ces trois mots. Mais qu’est-ce que « chez soi » quand on a grandi en exil et que tout retour en arrière nous est interdit ?

L’Exploit met en scène les pérégrinations – par bien des côtés autobiographiques – de Martin Edelweiss, un jeune Russe bien né. Lorsque la Révolution d’octobre éclate, son opulente famille doit fuir Saint-Pétersbourg pour se réfugier en Crimée. Le répit est de courte durée : les bolcheviks ont pris le pouvoir, et la famille de Martin se lance dans un nouvel exil, doré mais forcé. Dans le cargo qui les conduit hors de Russie, Martin prend la mesure du déracinement qui l’attend. Jamais plus il ne remettra un pied sur la terre de ses ancêtres.

Et Martin suivit la côte russe d’un œil presque indifférent tandis qu’elle disparaissait dans un brouillard de pluie si simplement et avec une telle retenue, sans manifester le moindre signe qui aurait pu laisser entrevoir la durée surnaturelle de la séparation. A l’instant même où tout venait d’être englouti dans le brouillard, il se rappela, avec un éclair de nostalgie, Adréiz et les cyprès, et la maison bourdonnante de vie dont les habitants répondaient invariablement aux questions étonnées de leurs voisins inquiets : « Fuir ? Mais où irions-nous vivre ailleurs qu’en Crimée ? »

Des Alpes suisses à Biarritz, de Cambridge à Berlin, le jeune aristocrate cosmopolite et polyglotte enjambe les frontières de l’Europe de l’entre-deux-guerres. Une seule lui est interdite. Alors Martin, l’idéaliste en quête d’un exploit à accomplir, met sur pied un plan insensé : traverser la périlleuse frontière soviétique, pour rentrer chez lui.

Vladimir Nabokov, L’Exploit, 1932. éd. Gallimard, traduit de l’anglais par Yvonnes et Maurice Couturier (2009).

🗺️ Cette première édition de Borderline(s) vous a plu ? 🌍

Abonnez-vous gratuitement pour ne rien rater des prochaines !

Et vous pouvez aussi me suivre sur Twitter : @MateiDanes

Borderline(s)

Par Matei Danes

Hello ! Je m'appelle Matei Danes et je suis journaliste en formation au Cuej, l'école de journalisme de Strasbourg. Passionné d'histoire et de géographie depuis tout petit, j'ai grandi en regardant des cartes du monde. J'ai aussi pas mal voyagé et je m'intéresse à l'actualité internationale et aux enjeux géopolitiques. Bonne lecture !