Dans ce numéro, il sera question de la colonisation israélienne en Cisjordanie, de la politique migratoire étasunienne, des relations conflictuelles entre la Chine et l’Inde, et de conquête spatiale ; on parlera du caractère sacré de certaines frontières chez les Grecs et les Romains, et on parlera d’une interprétation musicale de la conquête de l’Ouest avec Telegraph Road de Dire Straits.
Bonne lecture à toutes et tous !
Des nouvelles de la frontière
🇵🇸🇮🇱 En Cisjordanie, une colonie israélienne aux airs de forteresse
Sur une colline perchée au-dessus d'Hébron, la capitale informelle de la Cisjordanie, peuplée de 200 000 Palestiniens, 8 000 colons israéliens vivent retranchés dans la colonie de Kiryat Arba, fondée dans la foulée de la guerre des Six Jours (1967) par un groupe de sionistes religieux. Médiapart, qui a consacré une série d’articles aux déchirements de la société israélienne, décrit dans ce reportage les immeubles fortifiés de cette ville-citadelle, le mémorial honorant Baruch Goldstein, un terroriste sioniste auteur d’une tuerie de masse à Hébron en 1994, et l’admiration des habitants de la colonie pour leur concitoyen Ben Gvir, le très nationaliste ministre de la Sécurité intérieure de Benyamin Nétanyahou.
Pris en étau entre la colonie et une enclave israélienne installée au cœur d’Hébron – qui abrite le Tombeau des patriarches, un édifice saint pour les juifs comme pour les musulmans – les Palestiniens doivent choisir : rester et continuer à subir les exactions des colons, ou s’exiler.
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🇺🇸 Aux États-Unis, un projet controversé de loi anti-immigration
Durant l’épidémie de Covid-19, les administrations Trump et Biden ont fait un usage extensif de l’« Article 42 », une loi d’urgence permettant d’expulser d’office tout ressortissant étranger en provenance d’un pays où une épidémie est en cours. Mais l’état d’urgence sanitaire prendra fin le 11 juin prochain aux États-Unis, et avec lui la possibilité d’utiliser l’Article 42.
L’administration Biden travaille donc à une nouvelle loi pour contrôler l’immigration. Un projet qui a du plomb dans l’aile, comme le rapporte CBS News. Une douzaine de sénateurs démocrates ont dénoncé le texte, qui prévoit d’interdire à tout migrant de demander l’asile aux États-Unis s’il ne l’a pas d’abord demandé dans les pays traversés en chemin. Une disposition « illégale » et « trumpiste », jugent les sénateurs démocrates ; tandis que les républicains critiquent un volet de la politique migratoire de Biden permettant à des candidats à l’immigration d’être « sponsorisés » par des citoyens américains.
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🇮🇳🇨🇳 Entre l’Inde et la Chine, une frontière contestée depuis plus de 60 ans
En 1962, la Chine et l’Inde se sont affrontées dans un conflit territorial bref mais sanglant. En cause, un différend sur le tracé de la frontière séparant les deux États aux confins sud-est de l'Himalaya. À cette époque, rappelle la BBC, la ville indienne de Tawang passe temporairement sous contrôle chinois, avant que les occupants ne se replient 35 km plus au nord, le long de la « Line of Actual Control » (« Ligne de contrôle réel »).
Depuis, la Chine continue à revendiquer Tawang et les territoires environnants, qu’elle considère comme faisant partie du « Sud-Tibet ». Des escarmouches opposent fréquemment les gardes-frontière des deux pays – la dernière en date date de décembre dernier – et la Chine fait régulièrement obstacle à la venue du Dalaï Lama dans cette région indienne à majorité bouddhiste. Les anciens de Tawang restent traumatisés par la guerre de 1962 et aspirent à un retour au calme.
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🌓 Le terminateur, frontière entre deux extrêmes climatiques
Qu’est-ce qui rend un monde habitable ? Parmi les innombrables facteurs entrant en jeu, la rotation en est un important. Les planètes qui en sont dénuées présentent toujours la même face au soleil. Cette face est inhabitable du fait de la chaleur qui y règne, tandis que la face obscure est soumise à un froid glacial.
Même ainsi, ces planètes pourraient un jour être habitables, explique Futura dans un article consacré au terminateur, terme qui désigne la frontière entre la portion illuminée et sombre d’une planète. Sur les planètes sans rotation, le terminateur est une région fixe. Des scientifiques de l’Institut d’astrobiologie de la Nasa ont démontré que cette étroite bande de terre coincée entre le jour et la nuit pourrait abriter la vie. Outre la perspective d’une future conquête spatiale, ces travaux permettent d’élargir la recherche de signes de vie extraterrestre. Jusqu’à présent, les seules planètes considérées comme potentiellement habitables étaient celles couvertes d’océans.
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Histoires de frontière
🛐 Le sanctuaire antique, territoire du sacré
Je ne vous l’apprends sans doute pas, les civilisations antiques avaient un rapport au sacré bien différent de nos sociétés laïques modernes. Leurs calendriers étaient rythmés par des pratiques cultuelles innombrables : processions, sacrifices, rituels de toutes sortes. L’espace lui-même était saturé de sacralité, et nos ancêtres avaient l’habitude de marquer la séparation entre leurs sanctuaires et le monde profane par une ligne de démarcation matérialisée par des bornes, un enclos ou un mur d’enceinte. L’espace ainsi délimité était nommé par les Grecs anciens « téménos », ce qui signifie littéralement « coupé [du reste du monde] ».
L'une des bornes qui indiquaient les limites du sanctuaire d'Athéna à Marathon. © CC/Dan Diffendale
Ce territoire obéissait à des règles édictées par la divinité propriétaire des lieux. Avant d’y pénétrer, on se purifiait en réalisant une ablution rituelle, pour ne pas se présenter sale devant la divinité. Les activités « infamantes » y étaient interdites : la défécation était évidemment proscrite, de même que l’acte amoureux, l’accouchement, et même le fait de mourir. En effet, elles renvoient à des aspects de la médiocre condition humaine qui n’ont pas leur place dans le sanctuaire.
Les téménoi étaient très variés, tant par leur taille que par leur situation géographique. Il existait de modestes sanctuaires aux confins du territoire de la cité ; de larges temples urbains, ou des complexes cultuels monumentaux, comme la fameuse Acropole athénienne, dédiée à déesse tutélaire de la cité ; voire une île tout entière, dans le cas du sanctuaire de Délos.Les ruines du temple d'Isis, à Délos. © CC/Bernard Gagnon
Mais le plus complexe de ces sanctuaires est sans doute à chercher du côté de Rome, que les anciens Romains nommaient simplement « Urbs », « la Ville ». Comme pour les sanctuaires grecs, le pomerium, c’est-à-dire les limites de Rome, étaient sacrées depuis la fondation légendaire de la cité. Romulus, le premier roi, les avait inscrites à même le sol à l’aide d’une charrue : là où le soc plongeait dans la terre, les murs de la ville devaient se dresser, et l’emplacement des futures portes était indiqué en relevant la charrue.
Outre qu’il marque la frontière entre espace urbain et agraire, le pomerium marque la frontière entre autorités civile et militaire. Les légions victorieuses n’étaient autorisées à rentrer dans Rome qu’à une condition : que le Sénat leur accorde un triomphe. Les troupes étaient alors autorisées à défiler pendant trois jours dans les rues avec, à leur tête, leur général auréolé de lauriers. Ce rituel était l’occasion de célébrer les prouesses martiales des guerriers, mais surtout de les « pacifier » en canalisant leurs énergies belliqueuses. La guerre doit rester aux portes de Rome.
En rouge, les quartiers de Rome protégés par la muraille Servienne, un mur d'enceinte construit au VIe siècle avant notre ère et dont certaines sections pourraient correspondre au pomerium originel. Les parties roses correspondent à l'extension de la ville sous le règne d'Aurélien, à la fin du IIIe siècle.
Bonus : Vous vous demandiez d’où vient l’expression « dépasser les bornes » ? Remus, frère jumeau de Romulus, a eu un jour la mauvaise idée de sauter au-dessus du pomerium. Un sacrilège que Romulus répare en tuant son frère. Les Romains ne plaisantaient pas avec les frontières.
Frontières musicales
🇺🇸 Telegraph Road, ou l’histoire douce-amère de l’« American frontier » interprétée par Dire Straits
Le lointain grondement du tonnerre. Puis les premiers arpèges de la guitare de Mark Knopfler résonnent tandis que le chanteur entonne le premier couplet :
A long time ago came a man on a track / Il y a longtemps, un homme a emprunté cette voie
Walking thirty miles with a sack on his back / Il marchait cinquante kilomètres par jour avec un sac sur le dos
And he puts down his load where it thought it was the best / Et il s’est installé là où il l’avait décidé
He made a home in the wilderness / Il s’est approprié la nature sauvage
Telegraph Road est la chanson d’ouverture de l’album Love Over Gold (1982) de Dire Straits. Écrite deux ans auparavant, durant une tournée du groupe de rock londonien aux États-Unis, elle explore l’épisode le plus célèbre et fantasmé de l’histoire américaine : la conquête progressive du continent par les colons, ces explorateurs entreprenants qui repoussent sans relâche la frontier, la limite entre les terres sauvages et la « civilisation ». À l’aventure des débuts succèdent rapidement les progrès et contraintes de la vie moderne :
Then came the churches, then came the schools / Puis vinrent les églises, puis vinrent les écoles
Then came the lawyers, then came the rules / Puis vinrent les juristes, puis vinrent les lois
Then came the trains and the trucks with their loads / Puis vinrent les trains et les camions chargés de marchandises
And the dirty old track was the Telegraph Road / Et l’ancienne piste poussiéreuse est devenue la Telegraph Road
L'intersection de Norwalk Boulevard et de Telegraph Road, à Los Angeles, en 1920. © Los Angeles Public Library
La chanson se mue en une critique de l’American way of life. La promesse de liberté de la frontier est morte et enterrée. D’un humble chemin de terre tracé par les pionniers, la Telegraph Road est devenue une autoroute congestionnée (« Six lines of traffic, three moving slow ») empruntée par des ouvriers fatigués rentrant de l’usine. Le Rêve américain a tourné au cauchemar :
I used to love to go to work, but they shut it down / J’aimais aller travailler, mais ils ont fermé l’usine
I have a right to go to work, but there’s no work here to be found / J’ai un droit au travail, mais il n’y a plus de travail ici
Yes, and they say we’re gonna have to pay what’s owed / Et maintenant ils disent qu’il est temps de payer nos dettes
We’re gonna have to pay from some seed that’s been sowed / Nous allons récolter ce que nous avons semé
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