Dans ce numĂ©ro, il sera question de deux trafics de drogue transnationaux : celui de fentanyl, qui endeuille chaque annĂ©e les Ătats-Unis, et celui dâopium, auquel se livrait en Chine lâEmpire britannique aux XVIIIe et XIXe siĂšcles. Nous parlerons aussi des expulsions subies par les MasaĂŻs en Tanzanie, de l'embargo polonais sur les produits agricoles ukrainiens, et des attaques rĂ©pĂ©tĂ©es de voleurs nĂ©erlandais contre les distributeurs de billets allemands. Enfin, nous partirons pour un voyage magnifique et tragique en compagnie de PanaĂŻt Istrati et des personnages de Kyra Kyralina.
Bonne lecture Ă toutes et tous !
Des nouvelles de la frontiĂšre
đșđž La frontiĂšre amĂ©ricaine, trop poreuse pour endiguer le trafic de fentanyl ?
Entre 2015 et 2023, au moins 53 000 personnes sont mortes dâoverdose aux Etats-Unis. Pour lutter contre ce flĂ©au, les autoritĂ©s renforcent les contrĂŽles Ă la frontiĂšre mexicaine, principale porte dâentrĂ©e des drogues importĂ©es dâAmĂ©rique latine. Peine perdue, mettent en garde deux professeurs dans le Scientific American, rappelant que la drogue qui fait le plus de ravage est le fentanyl : un opioĂŻde de synthĂšse, 30 Ă 50 fois plus puissant que lâhĂ©roĂŻne, que les trafiquants produisent dans des laboratoires improvisĂ©s pour une somme dĂ©risoire.
Les auteurs appellent donc Ă un renouvellement de la politique antidrogue amĂ©ricaine. Au lieu de se concentrer sur une frontiĂšre impossible Ă sceller, les autoritĂ©s sont notamment invitĂ©es Ă sâattaquer aux sites internet proposant des mĂ©dicaments contrefaits â les acheteurs inexpĂ©rimentĂ©s nâont pas dĂ©veloppĂ© de tolĂ©rance au fentanyl et sont donc plus susceptibles de faire une overdose â et Ă intervenir dans les pays producteurs de fentanyl dâAmĂ©rique centrale pour y lutter contre la corruption, qui favorise lâactivitĂ© des trafiquants et producteurs de drogue.
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đčđżđŠđȘ La Tanzanie expulse les MasaĂŻs de ses parcs naturels au bĂ©nĂ©fice dâune sociĂ©tĂ© Ă©miratie
Au nord de la Tanzanie, les parcs de Serengeti et Ngorongoro sont le refuge dâespĂšces emblĂ©matiques de la savane africaine. Lions, Ă©lĂ©phants, hippopotames, rhinocĂ©ros y vivent en libertĂ©. La rĂ©gion est Ă©galement habitĂ©e par les MasaĂŻs, une population pastorale semi-nomade vivant Ă cheval entre la Tanzanie et le Kenya voisin. Ces MasaĂŻs, raconte le Monde Diplomatique, ont Ă©tĂ© la cible de plusieurs campagnes dâexpulsion. ChassĂ©s de leurs terres par lâadministration coloniale britannique au dĂ©but du XXe siĂšcle, ils continuent dâĂȘtre persĂ©cutĂ©s aprĂšs lâindĂ©pendance de la Tanzanie (1964), au nom de la sanctuarisation des espaces naturels protĂ©gĂ©s et de lâactivitĂ© touristique que ces parcs gĂ©nĂšrent.
Le dernier Ă©pisode en date est lâexpulsion, en juin dernier, de 70 000 MasaĂŻs vivant sur une parcelle de 1 500 kmÂČ, au nord du parc Ngorongoro, pour lâattribuer Ă Ortello Business Corporation, une entreprise Ă©miratie spĂ©cialisĂ©e dans les safaris pour touristes fortunĂ©s et amateurs de chasse. DĂ©peuplĂ©e de force, la parcelle est entourĂ©e de balises. Ceux qui se risquent Ă y entrer sont mis Ă lâamende et voient leurs troupeaux confisquĂ©s. Ironie de lâhistoire, les MasaĂŻs ont renoncĂ© Ă la chasse depuis des dĂ©cennies et leurs vaches contribuent Ă entretenir la savane.
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đ”đ±đșđŠ Lâimportation de produits agricoles ukrainiens interdite en Pologne
Ă rebours de la solidaritĂ© affichĂ©e par Varsovie Ă lâĂ©gard de Kiev depuis le dĂ©but de lâinvasion russe, la Pologne a dĂ©cidĂ© d'interdire les importations de cĂ©rĂ©ales, fruits et lĂ©gumes, lait et Ćufs ukrainiens jusquâĂ la fin du mois de juin. Prise le 15 avril, cette mesure protectionniste vise Ă dĂ©fendre les agriculteurs polonais dâune concurrence jugĂ©e « dĂ©loyale ». Car, rappelle LibĂ©ration, lâUnion europĂ©enne exempte les agriculteurs ukrainiens de droits de douane depuis bientĂŽt un an, afin dâassurer un dĂ©bouchĂ© Ă leurs produits.
Cette politique de soutien Ă lâĂ©conomie ukrainienne est remise en cause par plusieurs pays dâEurope de lâEst. La Hongrie sâest alignĂ©e sur la Pologne et interdit Ă©galement lâimportation de certains produits agricoles. Pour apaiser la situation, lâUE a accordĂ© 54 millions dâeuros tirĂ©s du fonds dâaide dâurgence de la PAC Ă la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie, principaux pays lĂ©sĂ©s par la concurrence ukrainienne.
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đ©đȘđłđ± Les distributeurs allemands ciblĂ©s par des voleurs nĂ©erlandais
LâAllemagne reste attachĂ©e au bon vieux cash : 60 % des achats y sont payĂ©s en liquide, et les Allemands retirent en moyenne 6 600 euros par an. Mais les 53 000 distributeurs de billets du pays attisent les convoitises. Rien que dans le land de RhĂ©nanie-du-Nord-Westphalie, 496 distributeurs ont Ă©tĂ© dĂ©valisĂ©s en 2022, et 47 ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© attaquĂ©s cette annĂ©e, rapporte lâagence de presse Reuters.
Dans cette rĂ©gion limitrophe des Pays-Bas, les distributeurs sont la cible privilĂ©giĂ©e de gangs nĂ©erlandais qui lancent des raids quasi quotidiens pour sâemparer de leur contenu. La police allemande estime quâentre 70 % et 80 % des attaques seraient menĂ©es par des criminels nĂ©erlandais, et coopĂšre activement avec la police des Pays-Bas et Interpol pour combattre le phĂ©nomĂšne.
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Histoires de frontiĂšre
đŹđ§âïžđ La premiĂšre Guerre de lâopium : quand lâEmpire britannique organisait un trafic de drogue en Chine
Au XVIIIe siĂšcle, lâEmpire du Milieu est depuis longtemps un gĂ©ant Ă©conomique. Mais contrairement Ă la Chine actuelle, lâEmpire dirigĂ© par la dynastie Qing est une puissance isolationniste : les frontiĂšres sont fermĂ©es aux Ă©trangers, et les marchands europĂ©ens ne sont tolĂ©rĂ©s que dans le port de Canton, au sud du pays. LĂ , les Occidentaux peuvent se procurer de luxueuses marchandises comme le thĂ©, la soie et la porcelaine, Ă prix dâor. Ou plutĂŽt Ă prix dâargent, puisque les Chinois, qui nâont aucun intĂ©rĂȘt pour les produits europĂ©ens, nâacceptent dâĂȘtre payĂ©s quâen lingots de ce prĂ©cieux mĂ©tal. PrisonniĂšre du monopole chinois, la Grande-Bretagne voit sa balance commerciale pencher dangereusement en faveur de la Chine, tandis que ses rĂ©serves dâargent sâamenuisent.
Sur les eaux du port de Canton, les navires des marchands europĂ©ens cĂŽtoient les jonques chinoises. © Auteur inconnu â Peabody Essex Museum
Londres trouve une parade en 1773. Cette annĂ©e, la Compagnie britannique des Indes orientales obtient un monopole sur la culture et la commercialisation de lâopium, un narcotique quâelle obtient Ă partir du pavot, une plante quâelle cultive Ă grande Ă©chelle au Bengale, lâactuel Bangladesh. Lâopium est interdit en Chine, mais sa consommation sâest rĂ©pandue du sommet Ă la base de la sociĂ©tĂ©. La Compagnie produit donc de larges quantitĂ©s dâopium dans ses colonies indiennes, quâelle confie Ă des contrebandiers chargĂ©s de le vendre en Chine⊠contre lâargent dont la Grande-Bretagne commence Ă manquer.
La Compagnie des Indes orientales a construit de gigantesques usines entiĂšrement dĂ©diĂ©es Ă la transformation de l'opium en pavot. Cette litographie du XIXe siĂšcle resprĂ©sente un atelier de sĂ©chage dans la ville de Patna, au nord-est de l'Inde. © W. S. Sherwill â Visualizing Cultures/Massachusetts Institute of Technology
La balance commerciale sâĂ©quilibre ainsi au profit des Occidentaux â fraĂźchement indĂ©pendants, les AmĂ©ricains se sont eux aussi lancĂ©s dans le trafic dâopium â, mais la situation ne satisfait toujours pas les Britanniques, qui rĂȘvent dâun traitĂ© de libre-Ă©change leur permettant dâaccĂ©der au vaste marchĂ© intĂ©rieur chinois. De son cĂŽtĂ©, lâempereur Daoguang entend Ă©radiquer le trafic dâopium. Il dĂ©pĂȘche le commissaire Lin Zexu Ă Canton en 1839, qui confisque et dĂ©truit les 20 000 caisses dâopium stockĂ©es dans les entrepĂŽts de la ville.
Une sĂ©rie dâincidents diplomatiques et dâescarmouches entre les forces britanniques et chinoises achĂšve de dĂ©tĂ©riorer les relations entre les deux empires. En avril 1840, le Parlement anglais dĂ©clare la guerre Ă la Chine. En juin, lâarmĂ©e britannique sâempare de Hong-Kong, puis prend Canton lâannĂ©e suivante. La supĂ©rioritĂ© technologique et militaire britannique est Ă©crasante. Lâempereur Daoguang est forcĂ© de signer le TraitĂ© de Nankin le 29 aoĂ»t 1842, puis deux autres traitĂ©s lâannĂ©e suivante.
AprĂšs la premiĂšre Guerre de l'opium, Lin Zexu est dĂ©chu de sa position et exilĂ©. RĂ©habilitĂ© Ă la fin du XIXe siĂšcle, le commissaire impĂ©rial est aujourd'hui considĂ©rĂ© comme un hĂ©ros populaire par les Chinois. Une statue a mĂȘme Ă©tĂ© installĂ©e en son honneur en 1999 dans un square de Chinatown, Ă New York. © CC
LâEmpire britannique reçoit des rĂ©parations faramineuses, qui serviront notamment Ă rembourser les marchands dâopium « lĂ©sĂ©s » par Lin Zexu, annexe Hong-Kong et obtient des Chinois quâils ouvrent cinq de leurs ports au commerce. Ătrangement, la question de lâopium reste en suspens. Le narcotique demeure illĂ©gal en Chine, ce qui n'empĂȘche pas les contrebandiers occidentaux de continuer Ă en faire commerce. Une situation qui dĂ©bouchera sur une seconde Guerre de lâopium en 1856, Ă laquelle la France participera elle aussi.
FrontiÚres littéraires
Kyra Kyralina, tragique invitation au voyage
Construit Ă la maniĂšre des Mille et une nuits ou du DĂ©camĂ©ron de Boccace, Kyra Kyralina est un roman composĂ© de rĂ©cits enchĂąssĂ©s. PubliĂ©e en 1923, cette Ćuvre, la premiĂšre de lâĂ©crivain roumain de langue française PanaĂŻt Istrati, met en scĂšne les aventures calamiteuses de la belle Kyra et de son frĂšre Dragomir, racontĂ©es par Stavro le Forain â le nom dâemprunt choisi par un Dragomir Ă©prouvĂ© par une vie dâerrances et de dĂ©sillusions â Ă Adrien, un jeune Roumain de Braila.
Dragomir cherche en vain la ravissante Kira, enlevĂ©e par un marchand turc, dans les sĂ©rails d'Instanbul. © CC/FĂ©lix Ziem â MusĂ©e des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
EnivrĂ© par les rĂ©cits de son aĂźnĂ©, qui a exercĂ© tous les mĂ©tiers et a parcouru les nations de lâEmpire ottoman en long et en large Ă la recherche de sa sĆur disparue, Adrien part Ă son tour Ă lâaventure. Mais toutes les aventures ne finissent pas par un happy end. Quatre ans aprĂšs son dĂ©part de Braila, Adrien croise par hasard Stavro dans une taverne du Caire, oĂč son mentor lui narre la fin dâune histoire faite dâamours perdues, dâamitiĂ©s et de trahisons, de fortunes et de revers. La fascination enfantine pour le monde qui lui tendait les bras sâest muĂ©e en rĂ©pugnance pour ses habitants mesquins, violents et avides.
Mon regard, fixĂ© sur lâeau calme, buvait avidement des images fantaisistes de contes orientaux : les ombres des palais et des conifĂšres que le soleil couchant projetait et allongeait Ă vue dâoeil dans le miroir assombri du Bosphore â ainsi que, plus loin, toute une gamme de couleurs vives, taches dâor, taches de cuivre, rouge comme le feu, se perdant, tout au fond, contre les collines aux crĂȘtes mauves renversĂ©es sur la mer. Elle Ă©tait donc si belle, la terre ? Je nâen savais rien jusquâĂ ce moment-lĂ . Je la voyais pour la premiĂšre foisâŠ
Panaït Istrati, Kyra Kyralina, 1923. éd. Gallimard (2017)
đșïž Cette troisiĂšme Ă©dition de Borderline(s) vous a plu ? đ
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