Kessel

đŸ§± Aux États-Unis, une frontiĂšre trop permĂ©able au trafic de drogue ?

Bienvenue Ă  ce troisiĂšme numĂ©ro de Borderline(s), la newsletter consacrĂ©e aux frontiĂšres d’hier et d’aujourd’hui. Toutes les deux semaines, je vous invite Ă  explorer les divers enjeux liĂ©s aux frontiĂšres, et Ă  dĂ©couvrir le rĂŽle qu’elles ont et continuent de jouer dans l’histoire et dans la culture.

Borderline(s)
6 min ⋅ 21/04/2023

Dans ce numĂ©ro, il sera question de deux trafics de drogue transnationaux : celui de fentanyl, qui endeuille chaque annĂ©e les États-Unis, et celui d’opium, auquel se livrait en Chine l’Empire britannique aux XVIIIe et XIXe siĂšcles. Nous parlerons aussi des expulsions subies par les MasaĂŻs en Tanzanie, de l'embargo polonais sur les produits agricoles ukrainiens, et des attaques rĂ©pĂ©tĂ©es de voleurs nĂ©erlandais contre les distributeurs de billets allemands. Enfin, nous partirons pour un voyage magnifique et tragique en compagnie de PanaĂŻt Istrati et des personnages de Kyra Kyralina.

Bonne lecture Ă  toutes et tous !

Des nouvelles de la frontiĂšre

đŸ‡ș🇾 La frontiĂšre amĂ©ricaine, trop poreuse pour endiguer le trafic de fentanyl ?

Entre 2015 et 2023, au moins 53 000 personnes sont mortes d’overdose aux Etats-Unis. Pour lutter contre ce flĂ©au, les autoritĂ©s renforcent les contrĂŽles Ă  la frontiĂšre mexicaine, principale porte d’entrĂ©e des drogues importĂ©es d’AmĂ©rique latine. Peine perdue, mettent en garde deux professeurs dans le Scientific American, rappelant que la drogue qui fait le plus de ravage est le fentanyl : un opioĂŻde de synthĂšse, 30 Ă  50 fois plus puissant que l’hĂ©roĂŻne, que les trafiquants produisent dans des laboratoires improvisĂ©s pour une somme dĂ©risoire.

Les auteurs appellent donc Ă  un renouvellement de la politique antidrogue amĂ©ricaine. Au lieu de se concentrer sur une frontiĂšre impossible Ă  sceller, les autoritĂ©s sont notamment invitĂ©es Ă  s’attaquer aux sites internet proposant des mĂ©dicaments contrefaits – les acheteurs inexpĂ©rimentĂ©s n’ont pas dĂ©veloppĂ© de tolĂ©rance au fentanyl et sont donc plus susceptibles de faire une overdose – et Ă  intervenir dans les pays producteurs de fentanyl d’AmĂ©rique centrale pour y lutter contre la corruption, qui favorise l’activitĂ© des trafiquants et producteurs de drogue.

– Lire l’article (accùs libre, en anglais)

đŸ‡č🇿🇩đŸ‡Ș La Tanzanie expulse les MasaĂŻs de ses parcs naturels au bĂ©nĂ©fice d’une sociĂ©tĂ© Ă©miratie

Au nord de la Tanzanie, les parcs de Serengeti et Ngorongoro sont le refuge d’espĂšces emblĂ©matiques de la savane africaine. Lions, Ă©lĂ©phants, hippopotames, rhinocĂ©ros y vivent en libertĂ©. La rĂ©gion est Ă©galement habitĂ©e par les MasaĂŻs, une population pastorale semi-nomade vivant Ă  cheval entre la Tanzanie et le Kenya voisin. Ces MasaĂŻs, raconte le Monde Diplomatique, ont Ă©tĂ© la cible de plusieurs campagnes d’expulsion. ChassĂ©s de leurs terres par l’administration coloniale britannique au dĂ©but du XXe siĂšcle, ils continuent d’ĂȘtre persĂ©cutĂ©s aprĂšs l’indĂ©pendance de la Tanzanie (1964), au nom de la sanctuarisation des espaces naturels protĂ©gĂ©s et de l’activitĂ© touristique que ces parcs gĂ©nĂšrent.

Le dernier Ă©pisode en date est l’expulsion, en juin dernier, de 70 000 MasaĂŻs vivant sur une parcelle de 1 500 kmÂČ, au nord du parc Ngorongoro, pour l’attribuer Ă  Ortello Business Corporation, une entreprise Ă©miratie spĂ©cialisĂ©e dans les safaris pour touristes fortunĂ©s et amateurs de chasse. DĂ©peuplĂ©e de force, la parcelle est entourĂ©e de balises. Ceux qui se risquent Ă  y entrer sont mis Ă  l’amende et voient leurs troupeaux confisquĂ©s. Ironie de l’histoire, les MasaĂŻs ont renoncĂ© Ă  la chasse depuis des dĂ©cennies et leurs vaches contribuent Ă  entretenir la savane.

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đŸ‡”đŸ‡±đŸ‡ș🇩 L’importation de produits agricoles ukrainiens interdite en Pologne

À rebours de la solidaritĂ© affichĂ©e par Varsovie Ă  l’égard de Kiev depuis le dĂ©but de l’invasion russe, la Pologne a dĂ©cidĂ© d'interdire les importations de cĂ©rĂ©ales, fruits et lĂ©gumes, lait et Ɠufs ukrainiens jusqu’à la fin du mois de juin. Prise le 15 avril, cette mesure protectionniste vise Ă  dĂ©fendre les agriculteurs polonais d’une concurrence jugĂ©e « dĂ©loyale ». Car, rappelle LibĂ©ration, l’Union europĂ©enne exempte les agriculteurs ukrainiens de droits de douane depuis bientĂŽt un an, afin d’assurer un dĂ©bouchĂ© Ă  leurs produits.

Cette politique de soutien Ă  l’économie ukrainienne est remise en cause par plusieurs pays d’Europe de l’Est. La Hongrie s’est alignĂ©e sur la Pologne et interdit Ă©galement l’importation de certains produits agricoles. Pour apaiser la situation, l’UE a accordĂ© 54 millions d’euros tirĂ©s du fonds d’aide d’urgence de la PAC Ă  la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie, principaux pays lĂ©sĂ©s par la concurrence ukrainienne.

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đŸ‡©đŸ‡ȘđŸ‡łđŸ‡± Les distributeurs allemands ciblĂ©s par des voleurs nĂ©erlandais

L’Allemagne reste attachĂ©e au bon vieux cash : 60 % des achats y sont payĂ©s en liquide, et les Allemands retirent en moyenne 6 600 euros par an. Mais les 53 000 distributeurs de billets du pays attisent les convoitises. Rien que dans le land de RhĂ©nanie-du-Nord-Westphalie, 496 distributeurs ont Ă©tĂ© dĂ©valisĂ©s en 2022, et 47 ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© attaquĂ©s cette annĂ©e, rapporte l’agence de presse Reuters.

Dans cette rĂ©gion limitrophe des Pays-Bas, les distributeurs sont la cible privilĂ©giĂ©e de gangs nĂ©erlandais qui lancent des raids quasi quotidiens pour s’emparer de leur contenu. La police allemande estime qu’entre 70 % et 80 % des attaques seraient menĂ©es par des criminels nĂ©erlandais, et coopĂšre activement avec la police des Pays-Bas et Interpol pour combattre le phĂ©nomĂšne.

– Lire l’article (accùs libre, en anglais)

Histoires de frontiĂšre

đŸ‡ŹđŸ‡§âš”ïžđŸ‰ La premiĂšre Guerre de l’opium : quand l’Empire britannique organisait un trafic de drogue en Chine

Au XVIIIe siĂšcle, l’Empire du Milieu est depuis longtemps un gĂ©ant Ă©conomique. Mais contrairement Ă  la Chine actuelle, l’Empire dirigĂ© par la dynastie Qing est une puissance isolationniste : les frontiĂšres sont fermĂ©es aux Ă©trangers, et les marchands europĂ©ens ne sont tolĂ©rĂ©s que dans le port de Canton, au sud du pays. LĂ , les Occidentaux peuvent se procurer de luxueuses marchandises comme le thĂ©, la soie et la porcelaine, Ă  prix d’or. Ou plutĂŽt Ă  prix d’argent, puisque les Chinois, qui n’ont aucun intĂ©rĂȘt pour les produits europĂ©ens, n’acceptent d’ĂȘtre payĂ©s qu’en lingots de ce prĂ©cieux mĂ©tal. PrisonniĂšre du monopole chinois, la Grande-Bretagne voit sa balance commerciale pencher dangereusement en faveur de la Chine, tandis que ses rĂ©serves d’argent s’amenuisent.

Sur les eaux du port de Canton, les navires des marchands europĂ©ens cĂŽtoient les jonques chinoises. © Auteur inconnu – Peabody Essex MuseumSur les eaux du port de Canton, les navires des marchands europĂ©ens cĂŽtoient les jonques chinoises. © Auteur inconnu – Peabody Essex Museum

Londres trouve une parade en 1773. Cette annĂ©e, la Compagnie britannique des Indes orientales obtient un monopole sur la culture et la commercialisation de l’opium, un narcotique qu’elle obtient Ă  partir du pavot, une plante qu’elle cultive Ă  grande Ă©chelle au Bengale, l’actuel Bangladesh. L’opium est interdit en Chine, mais sa consommation s’est rĂ©pandue du sommet Ă  la base de la sociĂ©tĂ©. La Compagnie produit donc de larges quantitĂ©s d’opium dans ses colonies indiennes, qu’elle confie Ă  des contrebandiers chargĂ©s de le vendre en Chine
 contre l’argent dont la Grande-Bretagne commence Ă  manquer.

La Compagnie des Indes orientales a construit de gigantesques usines entiĂšrement dĂ©diĂ©es Ă  la transformation de l'opium en pavot. Cette litographie du XIXe siĂšcle resprĂ©sente un atelier de sĂ©chage dans la ville de Patna, au nord-est de l'Inde. © W. S. Sherwill – Visualizing Cultures/Massachusetts Institute of TechnologyLa Compagnie des Indes orientales a construit de gigantesques usines entiĂšrement dĂ©diĂ©es Ă  la transformation de l'opium en pavot. Cette litographie du XIXe siĂšcle resprĂ©sente un atelier de sĂ©chage dans la ville de Patna, au nord-est de l'Inde. © W. S. Sherwill – Visualizing Cultures/Massachusetts Institute of Technology

La balance commerciale s’équilibre ainsi au profit des Occidentaux – fraĂźchement indĂ©pendants, les AmĂ©ricains se sont eux aussi lancĂ©s dans le trafic d’opium –, mais la situation ne satisfait toujours pas les Britanniques, qui rĂȘvent d’un traitĂ© de libre-Ă©change leur permettant d’accĂ©der au vaste marchĂ© intĂ©rieur chinois. De son cĂŽtĂ©, l’empereur Daoguang entend Ă©radiquer le trafic d’opium. Il dĂ©pĂȘche le commissaire Lin Zexu Ă  Canton en 1839, qui confisque et dĂ©truit les 20 000 caisses d’opium stockĂ©es dans les entrepĂŽts de la ville.

Une sĂ©rie d’incidents diplomatiques et d’escarmouches entre les forces britanniques et chinoises achĂšve de dĂ©tĂ©riorer les relations entre les deux empires. En avril 1840, le Parlement anglais dĂ©clare la guerre Ă  la Chine. En juin, l’armĂ©e britannique s’empare de Hong-Kong, puis prend Canton l’annĂ©e suivante. La supĂ©rioritĂ© technologique et militaire britannique est Ă©crasante. L’empereur Daoguang est forcĂ© de signer le TraitĂ© de Nankin le 29 aoĂ»t 1842, puis deux autres traitĂ©s l’annĂ©e suivante.

AprĂšs la premiĂšre Guerre de l'opium, Lin Zexu est dĂ©chu de sa position et exilĂ©. RĂ©habilitĂ© Ă  la fin du XIXe siĂšcle, le commissaire impĂ©rial est aujourd'hui considĂ©rĂ© comme un hĂ©ros populaire par les Chinois. Une statue a mĂȘme Ă©tĂ© installĂ©e en son honneur en 1999 dans un square de Chinatown, Ă  New York. © CCAprĂšs la premiĂšre Guerre de l'opium, Lin Zexu est dĂ©chu de sa position et exilĂ©. RĂ©habilitĂ© Ă  la fin du XIXe siĂšcle, le commissaire impĂ©rial est aujourd'hui considĂ©rĂ© comme un hĂ©ros populaire par les Chinois. Une statue a mĂȘme Ă©tĂ© installĂ©e en son honneur en 1999 dans un square de Chinatown, Ă  New York. © CC

L’Empire britannique reçoit des rĂ©parations faramineuses, qui serviront notamment Ă  rembourser les marchands d’opium « lĂ©sĂ©s » par Lin Zexu, annexe Hong-Kong et obtient des Chinois qu’ils ouvrent cinq de leurs ports au commerce. Étrangement, la question de l’opium reste en suspens. Le narcotique demeure illĂ©gal en Chine, ce qui n'empĂȘche pas les contrebandiers occidentaux de continuer Ă  en faire commerce. Une situation qui dĂ©bouchera sur une seconde Guerre de l’opium en 1856, Ă  laquelle la France participera elle aussi.

FrontiÚres littéraires

Kyra Kyralina, tragique invitation au voyage

Construit Ă  la maniĂšre des Mille et une nuits ou du DĂ©camĂ©ron de Boccace, Kyra Kyralina est un roman composĂ© de rĂ©cits enchĂąssĂ©s. PubliĂ©e en 1923, cette Ɠuvre, la premiĂšre de l’écrivain roumain de langue française PanaĂŻt Istrati, met en scĂšne les aventures calamiteuses de la belle Kyra et de son frĂšre Dragomir, racontĂ©es par Stavro le Forain – le nom d’emprunt choisi par un Dragomir Ă©prouvĂ© par une vie d’errances et de dĂ©sillusions – Ă  Adrien, un jeune Roumain de Braila.

Dragomir cherche en vain la ravissante Kira, enlevĂ©e par un marchand turc, dans les sĂ©rails d'Instanbul. © CC/FĂ©lix Ziem – MusĂ©e des Beaux-Arts de la Ville de Paris.Dragomir cherche en vain la ravissante Kira, enlevĂ©e par un marchand turc, dans les sĂ©rails d'Instanbul. © CC/FĂ©lix Ziem – MusĂ©e des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

EnivrĂ© par les rĂ©cits de son aĂźnĂ©, qui a exercĂ© tous les mĂ©tiers et a parcouru les nations de l’Empire ottoman en long et en large Ă  la recherche de sa sƓur disparue, Adrien part Ă  son tour Ă  l’aventure. Mais toutes les aventures ne finissent pas par un happy end. Quatre ans aprĂšs son dĂ©part de Braila, Adrien croise par hasard Stavro dans une taverne du Caire, oĂč son mentor lui narre la fin d’une histoire faite d’amours perdues, d’amitiĂ©s et de trahisons, de fortunes et de revers. La fascination enfantine pour le monde qui lui tendait les bras s’est muĂ©e en rĂ©pugnance pour ses habitants mesquins, violents et avides.

Mon regard, fixĂ© sur l’eau calme, buvait avidement des images fantaisistes de contes orientaux : les ombres des palais et des conifĂšres que le soleil couchant projetait et allongeait Ă  vue d’oeil dans le miroir assombri du Bosphore – ainsi que, plus loin, toute une gamme de couleurs vives, taches d’or, taches de cuivre, rouge comme le feu, se perdant, tout au fond, contre les collines aux crĂȘtes mauves renversĂ©es sur la mer. Elle Ă©tait donc si belle, la terre ? Je n’en savais rien jusqu’à ce moment-lĂ . Je la voyais pour la premiĂšre fois


Panaït Istrati, Kyra Kyralina, 1923. éd. Gallimard (2017)

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Borderline(s)

Par Matei Danes

Hello ! Je m'appelle Matei Danes et je suis journaliste en formation au Cuej, l'école de journalisme de Strasbourg. Passionné d'histoire et de géographie depuis tout petit, j'ai grandi en regardant des cartes du monde. J'ai aussi pas mal voyagé et je m'intéresse à l'actualité internationale et aux enjeux géopolitiques. Bonne lecture !